«L’achat anticipé d’avions nous revient trop cher»
06.07.2011 | Le TempsUeli Maurer est embarrassé par la générosité du Conseil des Etats. Sa priorité: garantir le budget de l'armée.
Interview: Yves Petignat
Vous devez être un ministre de la Défense heureux: le Conseil des Etats vous accorde bien plus que le Conseil fédéral...
En tant que conseiller fédéral, je ne suis pas aussi heureux que cela. Le Conseil fédéral a discuté de la décision du Conseil des Etats et a maintenu le budget de 4,4 milliards. Nous attendons maintenant le débat au Conseil national. Les décisions du Conseil des Etats ne sont pas réalisables financièrement. C'est trop. Même si le Conseil fédéral le voulait, il n'est tout simplement pas possible de débloquer les montants demandés par le Conseil des Etats dans des délais si courts. Ni sur le budget de l'armée ni sur celui d'aucun autre département. Si, cet automne, le Conseil national décide lui aussi d'augmenter les dépenses militaires, alors, dans un deuxième temps, il devra dire où il veut couper rapidement. Le Conseil fédéral est d'avis que ce n'est pas possible. Peut-être que si nous avions plus de temps... Pour le Conseil fédéral et pour mon département, le financement de l'armée à long terme doit avoir la priorité. L'achat des nouveaux avions doit passer au deuxième plan.
Si le Conseil national vous imposait d'anticiper l'achat des avions avant 2015, que feriez-vous?
Cela provoquerait un énorme problème pour l'armée car cela nous obligerait à consentir une dépense très élevée sans garantie pour assurer l'exploitation des nouveaux appareils et sans certitude de financement à long terme pour les autres dépenses. L'Autriche, par exemple, a acheté des Eurofighter mais a eu des difficultés à les payer. Elle n'a plus d'argent pour aucun autre équipement de l'armée. Les meilleures intentions du monde peuvent aboutir à fins contraires.
Quelle serait alors la procédure si le Conseil national maintenait la position des Etats?
On pourrait décider assez vite du type d'appareils sur la base des évaluations antérieures. Puis négocier avec le constructeur les conditions d'achat, de livraison, d'équipement, des délais de paiement. Il faudrait une confirmation de la décision et du crédit par les Chambres. Nous partons de l'idée qu'il faudrait alors un financement spécial, passant par une loi séparée, donc soumise à référendum. Le Conseil fédéral ne serait alors certain de disposer du financement qu'en 2014 au mieux.
A quelles solutions de financement avez-vous déjà travaillé?
L'an dernier, lorsque le Conseil fédéral a repoussé la procédure d'acquisition après 2015, il a demandé de présenter des solutions pour un financement spécial de nouveaux avions. Mais nous avons arrêté les travaux, car le Conseil fédéral avait prévu d'inscrire les montants dans les plans financiers à partir de 2014. Or la décision du parlement d'accélérer
le remplacement des Tiger a changé le calendrier. A l'intérieur du groupe de financement constitué par le Conseil fédéral, nous avons réfléchi à divers modèles. Par exemple à ce que la Suisse pourrait obtenir pour 4, voire 5 ou 6 milliards. Je crois que le Conseil national reconnaît aujourd'hui la nécessité d'assurer d'abord le financement à long terme de l'armée. C'est dans le cadre des budgets dévolus à l'armée que nous devrons dégager les moyens pour de nouveaux appareils et leur maintenance.
Après la suppression du service militaire obligatoire en Allemagne, la Suisse reste l'un des derniers pays européens à connaître l'obligation de servir. N'est-ce pas anachronique?
La Suisse est de toute manière un «Sonderfall», un cas particulier. Toute notre organisation politique est basée sur le système de milice, le parlement fédéral, les communes. La Suisse ne peut pas s'offrir un autre système militaire que l'armée de milice. Tous les autres sont trop chers pour trop peu d'efficacité. Regardez, l'Allemagne avait du mal à faire remplir leurs obligations militaires aux conscrits et aujourd'hui elle a du mal à trouver les engagés nécessaires.
Mais pourquoi pas une armée compacte et très bien formée, avec 40000 hommes?
L’'armée suisse est une partie intégrante du pays. Elle se compose de bien plus que de soldats. Elle est l'expression de la volonté de défense de la population tout entière. Nous devons maintenir cette idée que chacun de nous est, à sa place, un élément du système de milice. Les soldats accomplissent leur service, les femmes s'occupent de la maison et des enfants, etc. Si cet ensemble tient, alors l'armée de milice joue son rôle. Si vous remplacez l'armée de milice par un petit noyau de 40000
soldats professionnels ou volontaires aussi bien formés soient-il, mais coupés de la population, cela ne sert à rien. Cela dit, j'admets que l'armée n'est plus l'élément essentiel de la sécurité telle qu'elle le fut par le passé. Mais nous ne pouvons pas prendre de risque. On ne sait pas si dans dix ou vingt ans elle ne le redeviendra pas.
« L’armée et la police ont des missions differentes»
Ueli Maurer refuse la création d'un Département de la sécurité. Quant à l'armée aux frontières, cela ne se justifie pas, selon lui.
Selon le rapport de politique de sécurité, l'agression militaire est hautement improbable. Bien d'autres menaces ou dangers pèsent sur la Suisse: l'attaque informatique, le terrorisme, les attentats contre des infrastructures. Pourquoi êtes-vous opposé à un véritable Département de la sécurité?
C'est une question de conception politique. Dans une démocratie, l'armée et la police ne doivent pas se retrouver sous une même direction. D'abord parce qu'elles ont fondamentalement chacune des missions différentes. La police pour les situations normales, l'armée en cas de crise ou d'événements extraordinaires. Mais elles doivent toujours être prêtes à collaborer pour des tâches bien précises. Nous le faisons déjà. L’efficacité passe par une meilleure harmonisation des moyens des cantons et des communes dans le cadre du Réseau national de sécurité.
Les dirigeants de l'UDC demandaient d'envoyer l'année aux frontières pour renforcer les gardes-frontière face à une éventuelle arrivée massive de demandeurs d'asile d'Afrique du Nord? N'était-ce pas exagéré?
C'est une tâche qui est dans les compétences de l'armée; mais bien sûr, la décision doit être politique. Je crois que l'on a mal compris de quoi il s'agissait. La responsabilité de la surveillance des frontières est du ressort des gardes-frontière. Mais l'armée peut appuyer ces derniers dans leur mission, par une aide logistique ou sur le terrain. L’armée le fait déjà à l'occasion avec des drones ou des hélicoptères. Actuellement, j'admets que nous n'avons pas assisté à un grand afflux de requérants. Ce type de mesures n'est donc pas nécessaire pour l'instant.
Récemment, au Grütli avec les dirigeants de l'UDC, vous avez tenu des propos qui semblaient tirer un parallèle entre l'esprit de résistance du général Guisan face à l'Allemagne nazie et la volonté de préserver la souveraineté suisse face à l'UE. N'était-ce pas maladroit face à nos partenaires européens?
Je suis surpris. Je n'ai jamais fait ce parallèle. J'ai dit qu'à travers l'histoire, la question fondamentale a toujours été la volonté d'indépendance et la liberté de la Suisse. Rien d'autre. De plus, les dangers pour la Suisse sont plus souvent venus de l'intérieur que de l'extérieur. Il y a toujours eu en Suisse des gens prêts à s'adapter et à abandonner la résistance. C'est ce que je voulais dire.
