«Un référendum sur l’achat des nouveaux avions? On peut le faire»
Cette semaine, le Parlement a choyé l’armée, lui octroyant plus que ce que demandait le Conseil fédéral. Le chef du Département militaire se montre confiant sur l’issue d’un éventuel vote populaire.
Interview: Jean-Claude Péclet
Une armée de 100 000 hommes (au lieu des 80 000 demandés par le Conseil fédéral), avec un budget annuel de 5 milliards de francs (au lieu de 4,4 milliards) et de nouveaux avions de combat tout de suite (au lieu d’attendre). Est-ce le fruit de votre lobbying, ou l’effet magique des élections fédérales?
Ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas été vraiment surpris par cette décision. Depuis une dizaine d’années, l’insatisfaction grandissait dans les partis bourgeois face aux réductions successives du budget militaire. C’était l’occasion de corriger le tir. Ce qui me réjouit personnellement est que le Parlement a exprimé ouvertement sa confiance dans le département et dans la direction de l’armée.
Ce geste coûte 600 millions de francs supplémentaires à la Confédération par année. Où prendra-t-on l’argent?
Il ne s’agit pas de 600 millions, mais de 400: le Conseil fédéral proposait un budget annuel de 4,4 milliards de francs, plus 200 millions pour l’achat d’avions. La différence entre les 5 milliards votés par le Parlement et la proposition du gouvernement représente 0,6% du budget de la Confédération. Ce n’est pas la première fois qu’on réaffecte des dépenses dans cet ordre de grandeur.
Pour Doris Leuthard et Eveline Widmer-Schlumpf, ce cadeau à l’armée oblige la Confédération à couper ailleurs, au moment où la Suisse décide de sortir du nucléaire et investit dans des infrastructures de transport surchargées. Ne sont-ce pas des priorités importantes?
Oui, elles le sont. Mais le Conseil fédéral n’a pas à critiquer les décisions prises par le Parlement, il doit les exécuter.
L’armée elle-même ne peut-elle économiser davantage?
Elle le fait. En 2010, la somme se montait à 500 millions de francs. Cette année, ce sera 200 millions. Pour la suite, dans le cadre du budget qui nous a été imparti, nous prévoyons d’économiser 400 millions de francs par année.
Ces derniers mois, vous avez tenu des propos contradictoires sur la nécessité d’acheter rapidement ou non de nouveaux avions, les chiffres que vous citiez variaient sans cesse. On vous a accusé soit d’opportunisme, soit de ne pas maîtriser vos dossiers. Que répondez-vous?
Que ce sont des attaques malveillantes. Nous avons calculé six variantes et une vingtaine de sous-variantes différentes pour le Parlement, il est logique que des chiffres différents surgissent selon celle à laquelle on se réfère. Les données de base sont claires. Une armée à 80 000 hommes coûte 4,9 milliards de francs; c’est 5,1 milliards pour 100 000 hommes et 5,3 milliards pour 120 000 hommes. A partir de là, vous pouvez imaginer ce que vous voulez: ne pas équiper tous les soldats, réduire le nombre de blindés, de jours de service, gagner 100 millions ici ou là. Nous avons dû calculer tout cela dans le cadre des débats parlementaires, ce qui a pu parfois créer de la confusion. Mais les chiffres de base n’ont pas varié, je peux le prouver. En ce qui concerne les nouveaux avions, nous avons toujours articulé la fourchette de 3,3 à 4,8 milliards de francs. C’est le Conseil des Etats qui estimait la dépense entre 4,5 et 5 milliards, puis le Parlement qui a calculé qu’en raison du gain de change avec l’euro 4 milliards suffiraient.
Le Parlement a discuté argent, avions, mais on ne sait toujours pas au nom de quelle stratégie. Où sont les priorités de l’armée?
Il faut d’abord prendre acte que la majorité du Parlement admet qu’elle a besoin de plus de moyens. Ce n’est pas anodin quand on sait qu’un grand parti suisse(socialiste, ndlr)veut la démanteler, en comprimant sans cesse son budget ou en multipliant les propositions irréalistes. Quant à la critique sur le manque de vision stratégique, elle vient surtout des médias…
Non. Elle émane des milieux politiques, y compris bourgeois, par exemple du maire de Genève, Pierre Maudet, récemment.
C’est bien le seul à l’avoir fait dans le camp bourgeois. Sa tâche consiste à assurer l’ordre à Genève, c’est là qu’il existe en ce moment un problème d’insécurité. Son rôle n’est pas de donner des conseils à Berne.
Parlons du cas genevois, justement: voilà une préoccupation réelle des gens. Tandis que l’arméeachète de nouveaux avions, on néglige la garde des frontières.
La sécurité résulte d’une chaîne d’acteurs. Notre pays est petit, les moyens sont limités, il faut améliorer la collaboration entre ces acteurs.
En gros, ce n’est pas votre problème…
Les gardes-frontière relèvent effectivement d’un autre département. Le Conseil fédéral est sensible à cet enjeu, puisqu’il a accordé 300 nouveaux postes.
Peu de chose, par rapport aux besoins. Genève a lancé un appel à l’aide à la Confédération. Il n’y a pas eu de réponse à ce jour.
Les cantons sont constitutionnellement responsables de la sécurité intérieure. Nous payons plus de 10 millions de francs par année à Genève pour la protection des organisations internationales et des ambassades. L’appui militaire à la protection de l’aéroport y est significativement plus important qu’à Bâle ou Zurich. Nous allons encore renforcer cette aide. Genève montre précisément pourquoi la Suisse a besoin d’une armée forte. Nous devons pouvoir y réagir de façon adéquate en cas de crise. Cela étant, le canton lui-même doit investir plus dans sa sécurité. La ville est clairement une fenêtre internationale, cela a un prix.
L’achat accéléré d’avions dans le cadre du budget militaire annuel échappe au référendum – ainsi l’a voulu le Parlement. Comme représentant d’un parti qui défend la volonté du peuple, êtes-vous mal à l’aise?
Quand j’étais parlementaire et président de parti, j’ai demandé le référendum financier pour les grosses dépenses. Mes propositions ont toujours été refusées. Si on soumettait aujourd’hui l’achat des avions à un référendum, on créerait un régime d’exception. Notez au passage que 22 avions amortis sur une trentaine d’années représentent 4 millions par avion et par an. Il y a des enjeux financiers plus significatifs qui pourraient être soumis à référendum. Mais on peut le faire.
Personnellement, y seriez-vous favorable?
J’ai toujours respecté les principes de la démocratie directe. Je ne serais pas mécontent d’un référendum qui deviendrait en réalité un vote pour ou contre l’armée. Je suis sûr que nous le gagnerions.
Revenons à la stratégie. Dans le rapport «Armée 2010», on lit que «l’armée ne dispose actuellement pas d’une doctrine de défense globale et actualisée». Etrange, non?
Qui peut prévoir ce qui va arriver? Les menaces et désordres des dix dernières années sont presque tous apparus là où on ne s’y attendait pas. C’est la difficulté inhérente à toute politique de sécurité. L’armée doit se préparer à de nombreux scénarios très différents. Les équipements qu’elle achète ont une durée de vie de 30 à 40 ans, nécessitent une formation. Ce serait trop simple si nous pouvions dire: «La prochaine priorité est de déjouer un attentat à Genève.» L’incertitude est la même pour tous les pays, nous devons vivre avec. J’observe que le sentiment général d’insécurité a plutôt augmenté dans la population. L’an dernier, le sondage de l’EPFZ montrait que le soutien des citoyens à l’armée a atteint son niveau le plus élevé depuis 1988.
Dans «Armée 2010», la probabilité d’une attaque militaire visant la Suisse est qualifiée de «faible», tandis que la contrainte ou le chantage sont qualifiés de menaces «hautement probables». Mais on achète de nouveaux avions et on augmente de 20 000 hommes le plafond des effectifs comme si rien n’avait changé depuis la guerre froide. Où est la cohérence?
Ce rapport est celui du Conseil fédéral, ce n’est pas le mien. Ensuite, l’armée a réagi depuis longtemps à la diminution des menaces conventionnelles en démantelant pour 25 milliards de francs de bâtiments et équipements hérités du temps de la guerre froide. Les scénarios actuels se basent plutôt sur l’hypothèse que n’importe quel groupe pourrait acquérir des armes, nous nous y adaptons. L’armée vit en ce moment un énorme changement. Quant aux avions, chaque arméeen a.
Concrètement, que changent 20 000 hommes de plus dans les effectifs?
Le nombre de soldats sur le terrain ne change pas. Ces 20 000 hommes supplémentaires augmentent la capacité d’engagement et permettent d’améliorer la formation.
Personnellement, quelle solution préférez-vous: 100 000 ou 80 000 hommes?
J’ai toujours représenté le point de vue du Conseil fédéral, qui souhaite 80 000 hommes. Mes préférences personnelles ne jouent pas de rôle. En démocratie, il faut accepter la décision du Parlement. Et celui-ci devra confirmer ce chiffre dans la loi d’application.
Il y a un paradoxe entre la volonté de conserver un effectif élevé et le fait que le nombre d’astreints diminue régulièrement. Il manque à l’armée au moins 20% d’officiers de milice.
Ce problème est surmontable. Nous l’avons déjà vécu les précédentes décennies. En période de haute conjoncture, les gens se tournent plutôt vers l’économie; quand la situation se tend, ils s’intéressent davantage à l’armée. Ces deux dernières années, la situation est bonne dans le recrutement des cadres.
«Armée 2010» insiste sur la collaboration internationale dans le domaine militaire. Vous étiez en Chine en juillet dernier, mais on ne sent pas chez vous la volonté de développer cette collaboration avec les pays voisins.
Le rapport dit aussi qu’une entrée dans l’OTAN n’entre pas en ligne de compte. La collaboration doit donc rester bilatérale et souple si la Suisse veut conserver sa neutralité. Elle n’en est pas moins intense. Pour le reste, votre impression est fausse. Je m’engage à renforcer les échanges. Chaque année, nous avons entre 1300 et 1500 contacts avec des armées ou officiers étrangers, cela en fait sept par jour ouvrable. Notre armée est considérée comme un partenaire intéressant, elle a une bonne réputation internationale, notamment dans la formation, le système de mobilisation, le niveau technologique. L’armée apporte autant que Nestlé à l’image de la Suisse.
Vous évoquez la réputation de l’armée à l’extérieur. Vous voulez aussi recréer un lien plus charnel à l’intérieur et évoquiez récemment le temps où les enfants couraient derrière les soldats pour recevoir des biscuits militaires. Prévoyez-vous des actions concrètes dans ce sens?
La «meilleure armée du monde» ne l’est que dans la mesure où elle est acceptée, soutenue par la population, où chacun s’en sent un peu partie prenante. Car chacun profite indirectement de la sécurité, dans son travail, sa vie privée, même si on en a perdu conscience. Il faudra quelques années pour recréer ce lien.
Une question plus personnelle. Envisagez-vous un changement de département après les élections fédérales?
Par nature, je suis curieux et intéressé par la nouveauté. Mais je dois dire honnêtement que le DDPS est le département dont je rêvais. Si je suis réélu et que j’en aie la possibilité, j’y resterai volontiers. Il y a encore beaucoup de choses à faire.
L’UDC manifestait récemment son intérêt pour le Département des affaires étrangères. Vraie revendication ou simple provocation?
En politique, il ne faut jamais dire non. Par principe, je trouve sain que les départements ne soient pas toujours occupés par le même parti politique. Le DDPS revient traditionnellement à un UDC, le DFAE à un socialiste. Un changement serait le bienvenu. Je saluerais personnellement le fait que les affaires étrangères soient dirigées par un UDC.
Cela dépend aussi de la probabilité qu’un deuxième représentant de votre parti entre au gouvernement. A combien estimez-vous les chances actuellement?
Je dirais 50%, et 1% de plus par conviction – donc 51%.
