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«La mobilisation de l'armée, oui, c'était sport»

Première femme de l'histoire à la défense, c'est à elle qu'est revenue la responsabilité de la mobilisation. La conseillère fédérale haut-valaisanne sort d'une période agitée, mais commence à reprendre son souffle. La ministre évoque sa situation personnelle, le sport et l'engagement des troupes.

22.05.2020 | Le Nouvelliste

Bundesrätin Viola Amherd
La conseillère fédérale Viola Amherd Cheffe du DDPS.


Interview : Stephanie Germanier

Madame la conseillère fédérale, vous allez enfin pouvoir vous reposer et dormir sur vos deux oreilles maintenant que la Suisse se déconfine et que la tendance est positive?
En effet, je suis très contente que le nombre de nouvelles infections soit clairement réduit, même s'il ne faut pas baisser la garde. Pour ma part, et heureusement, j'ai toujours très bien dormi. Malgré un rythme intense, ma santé est bonne.

Vous vous êtes beaucoup rendue sur le terrain durant cette période?
Oui, dès que je le pouvais. J'ai visité les troupes un peu partout en Suisse, notamment dans les hôpitaux.

Est-ce que l'on peut dire qu'on est prête à gérer une telle situation après moins de deux ans dans les habits de ministre?
Je dois l'avouer, jamais je n'aurais pensé devoir un jour mobiliser l'armée pour une pandémie, ou dans cette dimension. Mais nous l'avons fait et nous étions prêts, car les processus sont connus et entraînés. Tout a fonctionné. Et même très bien fonctionné.

Cette situation de crise a-t-elle davantage soudé le Conseil fédéral ou, au contraire, elle vous a divisés?
Nous avons vécu et travaillé dans une ambiance très particulière. Il y avait beaucoup d'attentes et beaucoup de pression sur nos épaules. Nous avons tenu cinq séances en huit jours. Des séances très intenses. Ce qui me réjouit, c'est que nous avons développé une excellente culture de la discussion.

 

Le sport

Le Conseil fédéral a annoncé une série de mesures pour venir en aide au monde du sport. On pense d'abord aux 350 millions de francs disponibles sous forme de prêts pour les ligues professionnelles de football et de hockey. En souscrivant à ces emprunts, les clubs ne repoussent-ils pas simplement le problème?
C'est clair que les prêts que nous allons accorder devront être remboursés. Mais les clubs auront du temps pour le faire. Durant deux ans, un taux d'intérêt de 0% sera appliqué et pour les deux années suivantes, le taux sera aligné sur le Libor. Je pense que ce sont des conditions suffisamment favorables pour leur permettre de tenir le coup avant une reprise complète.

Ces emprunts sont assortis de plusieurs conditions, à commencer par la baisse de la masse salariale de 20%. Le football suisse est déjà peu attractif en comparaison européenne. Baisser les salaires, c'est réduire encore un peu plus l'attractivité du championnat helvétique?
Pas du tout. Je pense même que ces baisses de salaire peuvent représenter une chance pour la relève, pour les jeunes talents suisses qui auront un jour la et chance de jouer en Champions League. Ces décisions ont été discutées avec la ligue et il était impensable de débloquer une telle aide financière, qui vient des contribuables, sans contrepartie ou pour payer des salaires qui sont élevés.

Une star du foot gagne davantage que vous. Footballeurs et hockeyeurs sont-ils trop payés?
Les sportifs professionnels mènent des carrières incertaines. Ils peuvent se blesser du jour au lendemain et leur métier ne les amènera pas à leurs 70 ans, comme un conseiller fédéral. Et n'oubliez pas que la grande majorité des sportifs professionnels ne gagnent pas les mêmes montants que quelques stars.

Vous débloquez une aide au sport avec cette contrepartie de baisse de salaires alors que le Conseil fédéral ne l'a pas fait pour tous les autres domaines économiques.
Il est vrai que les salaires sont aussi élevés dans certains autres domaines économiques, mais là aussi, les comparaisons sont difficiles et les réalités très différentes. Et puis l'aide au sport n'est pas complètement exceptionnelle. La Confédération soutient régulièrement les clubs professionnels que ce soit pour la formation ou les infrastructures.

Les matchs pourraient reprendre ces prochaines semaines à huis clos. Est-ce vraiment une bonne nouvelle alors que l'on sait que financièrement cette situation n'est pas tenable pour les clubs?
C'est à la ligue de décider quand elle veut reprendre le championnat. Je suis consciente que jouer sans public est inédit et financièrement difficile, mais pour les fans c'est quand même une perspective positive de pouvoir à nouveau regarder un match à la télé.

Le monde du basket se sent mis à l'écart. En Valais, Hélios, Troistorrents ou Monthey ont par exemple fait des demandes de soutien auprès de la Confédération. Ont-ils perdu leur temps ou leur démarche pourrait effectivement aboutir?
Evidemment qu'ils auront une chance d'obtenir un soutien. Seules les ligues de hockey et de football ont des structures professionnelles et peuvent donc prétendre à obtenir des prêts. Pour toutes les autres ligues, celles de basket notamment, la Confédération va débloquer 150 millions à fonds perdu, ce qui est plus avantageux.

Avec un tel montant, que peut espérer un club amateur qui présente des difficultés financières sans pour autant être menacé par le dépôt de bilan?
Nous avons décidé d'un premier paquet qui leur garantit des liquidités. Dans un deuxième temps, les clubs qui seront en mesure d'attester de leurs difficultés financières et de leur incapacité à continuer à jouer les matchs seront également soutenus. On est loin d'une aide uniquement orientée vers les clubs en faillite.

Dès que les stades seront de nouveau ouverts au public, vous irez voir qui et où?
Cela dépendra de mon agenda du moment. Je suis plutôt férue de tennis, même si je regarde volontiers aussi le foot ou le hockey.

D'une manière générale, l'attachement au sport de la population a-t-il été renforcé ou plutôt remis en question à travers cette crise sanitaire?
Renforcé. Jamais on n'a vu autant de gens marcher ou faire du vélo. Ce confinement a clairement eu cet impact positif. Beaucoup de gens se sont remis au sport parce qu'ils en avaient le temps. C'est un signal favorable en matière de santé publique. Pourvu que cet élan se poursuive dans cette Suisse déjà très sportive! 80% des personnes font régulièrement du sport.

 

L'armée

On ose la transition. Mobiliser l'armée, c'était sport?
C'était sport, oui, c'est le moins qu'on puisse dire. Nous avons dû prendre des décisions en quelques jours, dans une situation qui s'aggravait très rapidement.

Une première depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le symbole est d'autant plus fort avec une femme aux commandes des troupes. Comment en êtes-vous arrivée à mobiliser les Suisses?
C'est le Conseil fédéral qui a pris cette décision et pas moi toute seule. La demande est venue du Département fédéral de l'intérieur et nous y avons répondu.

Est-ce qu'on ressent le poids de l'histoire lorsqu'on décide d'envoyer l'ordre de mobilisation?
Oui, c'est une décision lourde. Vous demandez à 5000 soldats de quitter leur famille et leur travail dans un délai de quarante-huit heures pour certains. J'avais aussi conscience de toutes les conséquences sociales, sanitaires et économiques de cette décision.

Plus de 5000 personnes, avec le recul, c'était nécessaire? Quels enseignements en tirer?
Nous n'avons pas encore fait l'analyse complète de la mobilisation, qui se poursuit d'ailleurs, vraisemblablement jusqu'à la fin juin. Il faut bien s'imaginer que nous avons pris cette décision alors que nous arrivaient les images catastrophiques d'Italie et celles dramatiques du Tessin. Nous avons fait ce que nous devions faire. Heureusement les hôpitaux ont pu rapidement augmenter leurs capacités d'accueil et tout s'est déroulé mieux qu'on ne pouvait le prévoir.

Vous aviez prévu le pire scénario et il ne s'est finalement pas produit.

Effectivement. Mais si nous avions décidé de n'envoyer que 2000 soldats dans les cantons et que cela s'était avéré insuffisant, il aurait fallu mobiliser une nouvelle fois.

De l'aveu même des personnes mobilisées, on sait aujourd'hui que c'était trop et que des soldats ont été sous-occupés. Vous referiez autrement?
Non, nous avons répondu à la demande des cantons. Ce n'est pas l'armée qui a décidé où elle serait stationnée ou à quel moment elle allait remplir quelles tâches. Je peux imaginer la déception de certains soldats qui ont dû tout quitter en quarante-huit heures et qui se sont ensuite sentis inutiles sur le terrain, mais l'armée est intervenue à titre subsidiaire, elle ne décidait pas elle-même s'il fallait engager 40 ou 45 soldats dans certains hôpitaux. Au final, le soutien de l'armée était nécessaire, il a été utile et salué, le dénouement est heureux. J'espère maintenant que la détente sur le front sanitaire sera durable.

Est-ce que vous voulez dire que les cantons, ou en tout cas certains d'entre eux, ont pris peur et ont vu trop grand en demandant l'appui des troupes?
Il est tout à fait naturel que chaque canton et particulièrement les plus touchés, à savoir le Tessin, la Suisse romande et le reste des cantons frontaliers, aient voulu s'assurer de pouvoir répondre au mieux à cette pandémie.

La mobilisation joue-t-elle en faveur de la votation de septembre prochain liée à l'achat des avions de combat (6 milliards de francs) ou, au contraire, craignez-vous que cela soit plus difficile de parler sécurité aérienne à l'heure de la pandémie?
La campagne sera, comme toutes les campagnes de votation, difficile. Mais l'armée a démontré ces deux derniers mois qu'elle était là quand on avait besoin d'elle, qu'elle était là pour répondre à la demande, que nos infrastructures et nos soldats étaient prêts. Mon rôle sera d'expliquer à la population que l'armée peut être tout aussi réactive et efficace face à d'autres menaces, notamment celles venant du ciel, pour autant qu'elle ait les bons moyens à disposition.

Reste qu'on pourra dire que les avions ne servent pas à grandchose pour lutter contre les pandémies qu'on nous annonce de plus en plus récurrentes à l'avenir.
Qui sait d'où viendra la prochaine menace et quelle forme elle aura? Que ce soit contre une catastrophe naturelle, une cyberattaque, une attaque terroriste ou une menace plus conventionnelle sur terre ou dans les airs, notre armée doit être prête.

Comment allez-vous mener ce combat alors que l'on n'est même pas certains de pouvoir de nouveau réunir une assemblée politique ou que vous n'êtes pas assurée de pouvoir convaincre la population sur le terrain et lors de séances d'information directe?
Les moyens de communication sont nombreux et nous pourrons informer la population avant cette votation. Qui sait, d'ici là, il sera peut-être de nouveau possible de se réunir pour débattre. Le peuple suisse a démontré sa très grande maturité politique durant cette crise. C'est grâce à la population, à son excellent sens des responsabilités, que nous reprenons actuellement une vie presque normale. C'est peut-être ce qui me réjouit le plus.

 

Viola Amherd côté jardin

Madame la conseillère fédérale, est-ce que vous avez dû annuler vos vacances d'été?
Non. Je vais tout simplement passer mes vacances en Suisse comme je l'ai très souvent fait et je m'en réjouis d'ailleurs. Il y a tant de possibilités.

Vous étiez une habituée des festivals, ils vont vous manquer cet été?
C'est vrai que j'ai assisté souvent au festival Moon and Stars à Locarno ou encore au Festival de Locarno. Je suis aussi une habituée de l'Open Air de Gampel. C'est clair que ces manifestations vont manquer cette année.

Durant le confinement, nombre de Suisses se sont mis au sport. C'est votre cas?
J'ai toujours fait du sport, notamment de la marche. Ces derniers temps, j'ai eu peu de temps durant la semaine, mais chaque week-end, j'ai marché une heure le matin et fait du vélo l'après-midi. Avec un peu d'aide, je l'avoue, j'ai un vélo électrique.