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Interviews, Videos & GastartikelVeröffentlicht am 29. Oktober 2025

«En Europe, il est crucial de faire front commun»

Alors que les tensions en Europe s’intensifient, le conseiller fédéral Martin Pfister alerte sur les risques pour notre démocratie et nos valeurs. Dans une interview accordée au journal Le Temps, le ministre de la Défense appelle à une plus grande collaboration avec nos voisins et l’OTAN, sans renier la neutralité.

23.10.2025 / Le Temps, Annick Chevillot et Yan Pauchard

Il est l’une des personnes clés de la sécurité du pays. Entré en fonction en avril dernier, le nouveau conseiller fédéral chargé de la Défense, Martin Pfister n’a pas eu le temps de tergiverser, tant les défis sont importants. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a plongé le continent dans une nouvelle ère sécuritaire. Alors que l’Europe se réarme, que l’usage des drones révolutionne la guerre et que les cyberattaques menacent la cohésion de nos sociétés, le centriste zougois a accepté de faire le point sur les menaces qui pèsent sur la Suisse et comment elle peut s’y préparer.

Le Temps: En mai, lors de la première interview après votre entrée en fonction, vous disiez craindre qu’une nouvelle guerre n’éclate sur le continent ces cinq prochaines années. Est-ce que ce risque a encore augmenté ces dernières semaines?

Martin Pfister: Il n’a peut-être pas augmenté, mais le risque est devenu plus visible, notamment avec les incursions de drones dans le ciel européen et la violation de l’espace aérien des pays baltes. Ce que j’évoquais il y a six mois se concrétise: la situation sécuritaire sur le continent va très probablement s’aggraver ces prochaines années. Je n’espère pas la guerre, mais il est de mon devoir de préparer le pays. Il est également nécessaire de mettre en place des mesures de dissuasion et de défense pour répondre à cette menace. Le but d’une telle stratégie est d’éviter l’escalade.

Aujourd’hui, on assiste à une multiplication des cyberattaques et, comme vous le signalez, des incursions de drones sur le territoire européen. Est-ce un risque pour la Suisse?

Les différentes formes du conflit hybride font effectivement partie des menaces qui planent sur le pays. Ce d’autant plus que les capacités d’armement de la Russie augmentent rapidement. Cela aggrave encore les menaces. On le voit, à l’est du continent, on se prépare pour une possible guerre. L’Europe réagit à ces développements en augmentant les budgets d’armement. C’est un signe assez clair que le risque est plus important qu’il y a quelques années.

Selon vous, quelle est la plus grande menace?

Une telle question implique d’évaluer et de catégoriser les types de menaces en fonction de leur probabilité. Le plus probable, donc, n’est pas le conflit militaire conventionnel. Du moins, dans l’immédiat. Le conflit hybride est, en revanche, en cours. Le problème, c’est qu’il se déploie sous le seuil d’un conflit armé conventionnel. Il est plus difficile à identifier, malgré les attaques répétées. Je pense ici aux évidentes intrusions de drones, mais aussi aux actions d’espionnage, aux actes visant à influencer politiquement les démocraties européennes pour les diviser, aux attaques contre les systèmes électroniques, aux sabotages et aux cyberattaques. Ces dernières augmentent. Depuis l’introduction de l’obligation de déclarer les cyberattaques contre des infrastructures critiques à l’Office fédéral de la cybersécurité, le 1er mai, nous en avons enregistré plus de 200. Toutes ces actions n’ont qu’un seul but: diviser le pays et désécuriser la population. Vue de Russie, cette stratégie sert aussi à tester les réactions de l’OTAN, en prévision potentielle d’une véritable attaque militaire. Au final, la Suisse doit augmenter son degré de préparation à ces deux formes de conflit.

Si un ennemi attaque la Suisse demain, sera-t-elle capable de se défendre?

Nous avons certaines capacités de défense. Mais nous ne sommes pas prêts en cas d’attaque de drones, par exemple. Nos systèmes de défense ne sont pas capables de répondre à tous les types de drones. Nous n’avons pas assez de moyens pour lutter là-contre. De plus, nous avons une pénurie de munitions. Nous n’en avons pas assez pour garantir que l’armée tienne bon dans la durée face à une agression.

Aujourd’hui, quelle est la meilleure arme de défense de la Suisse: son argent, ses montagnes, sa neutralité, sa diplomatie ou son armée?

L’argent et la coopération internationale. Ils nous permettent d’acquérir des systèmes de défense et d’augmenter notre interopérabilité. La guerre coûte cher et il faut avoir les moyens d’armer nos militaires. Il faut ensuite augmenter la volonté de défense de la population face à une agression. Des mesures sont également nécessaires pour que le Service de renseignement de la Confédération puisse agir efficacement en matière de contre-espionnage.

En juin, dans votre stratégie de politique d’armement, vous avez indiqué vouloir acheter davantage d’armement à nos voisins européens. Mais avec les acquisitions des avions de combat F-35 et du système de défense sol-air Patriot, c’est plutôt la collaboration avec les Etats-Unis qui a été renforcée. Avec le recul, était-ce une erreur?

Non. La Suisse achète des armes où elle peut en acquérir. Le Conseil fédéral a décidé de renforcer les achats d’armement en Europe, mais désire rester ouvert à en acquérir auprès des Etats-Unis, notamment pour les systèmes clés, comme la défense sol-air. Les F-35 demeurent la meilleure option pour le pays. Il ne faut pas oublier que cet avion de chasse sera le plus important du continent dans les prochaines années, avec 700 unités vendues aux différentes forces aériennes européennes.

Comme vous le mentionnez, la Suisse a besoin de se réarmer et le parlement a débloqué les crédits nécessaires pour cela. Mais le pays, avec ses petits volumes d’achat, demeure isolé. Ne faudrait-il pas, aussi dans ce secteur, coopérer davantage avec nos voisins?

La Suisse est neutre. Elle ne peut pas déléguer sa propre défense à ses voisins. Nous ne pouvons pas fonctionner comme les pays baltes, membres d’une alliance militaire. Là-bas, ils n’ont pas d’avions de combat. Ce sont les membres de l’OTAN qui protègent l’espace aérien de l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie. Cette pratique est exclue ici. Nous devons nous défendre par nos propres moyens. Il est dès lors indispensable de pouvoir compter sur une armée dotée de moyens suffisants pour défendre le pays. Mais l’autonomie ne suffit pas: une bonne collaboration avec nos voisins et les membres de l’OTAN est indispensable. Je vous donne un exemple: si un pays veut lancer un missile sur la Suisse, nous avons besoin de le savoir avant que l’engin franchisse les frontières du pays. Cela ne peut se faire sans collaboration et sans interopérabilité de nos moyens techniques, processus et standards respectifs. Il est important d’œuvrer ensemble face à une menace commune.

Entre une collaboration accrue avec l’étranger et une neutralité forte, la Suisse évolue sur un chemin de crête…

Oui, le chemin est étroit, mais il existe. Il est important d’observer les obligations liées à notre neutralité, qui fait partie de notre tradition. Cela dit, la neutralité n’empêche pas une collaboration avec d’autres pays pour augmenter notre sécurité. De plus, en cas d’attaque armée contre la Suisse, la neutralité s’estompe au profit de la défense du pays. Et là, la collaboration militaire avec nos voisins est possible, et très importante. Pour la consolider, il est donc nécessaire de s’exercer ensemble et d’accumuler les expériences communes, pour améliorer l’interopérabilité. C’est aussi crucial pour nos capacités militaires et pour améliorer nos compétences sur tous les plans.

La neutralité suisse est néanmoins mise sous pression avec l’instabilité géopolitique actuelle. Doit-on la renforcer ou au contraire l’assouplir?

L’initiative sur la neutralité, qui a été déposée en avril 2024, permettra de discuter de cette thématique avec l’ensemble de la population. Mais pour moi, la neutralité est un instrument de politique extérieure et de sécurité de la Suisse, pas un dogme. La neutralité permet une certaine prévisibilité vis-à-vis des autres pays. Elle donne une crédibilité dans l’engagement au service de la paix et de l’humanitaire. La tradition des bons offices en Suisse s’appuie sur cette neutralité.

Depuis votre élection, vous avez fait beaucoup de rencontres au niveau international – à Bruxelles avec Kaja Kallas ou encore à Berlin avec Boris Pistorius. Comment ces voyages ont modifié votre perception de la situation géopolitique?

C’était très important pour moi de comprendre l’appréciation d’autres pays confrontés aux mêmes menaces que nous. J’ai aussi constaté que les pays du nord de l’Europe sont plus sensibles aux développements militaires à l’Est. Je suis impressionné par les mesures qu’ils prennent, rapidement, pour améliorer leurs capacités de défense et contribuer à la sécurité de tout le continent.

Au début de la guerre en Ukraine, il y a eu des tensions avec nos voisins qui peinent à comprendre notre position sur la non-réexportation des armes. Est-ce toujours le cas?

Ce sujet est sensible au niveau international et toujours en discussion au niveau du parlement. Il est important de conserver une industrie d’armement en Suisse, ne serait-ce que pour nos propres besoins. Car nous aurons besoin de maintenir certaines capacités de production propres pour assurer notre approvisionnement en cas de conflits. Toutefois, cette même industrie ne peut pas survivre si elle n’exporte pas de matériel.

Au vu de la situation, d’un point de vue sécuritaire, la Suisse peut-elle se permettre de rejeter le paquet d’accords avec l’Union européenne?

Le paquet d’accords qui vise à stabiliser les relations de la Suisse avec l’Union européenne est essentiel. Il facilitera aussi l’intensification des relations sécuritaires avec nos voisins. C’est d’autant plus important que, contrairement au passé guerrier du continent où nos voisins se faisaient la guerre entre eux, nous subissons tous les mêmes menaces actuellement. Cela nous unit. Il est crucial de faire front commun. Parce que ce qui est attaqué et menacé, ce ne sont pas forcément nos territoires nationaux, mais bien nos valeurs communes, nos démocraties et nos libertés.