« Je veux rétablir la confiance dans le travail de notre Armée »
Depuis plusieurs mois, le Département de la défense, de la protection de la population et des sports occupe le devant de l'actualite. Avions de combat F-35, drones israéliens, démissions et nominations des nouveaux Chef de I' Armée et Chef du Service de renseignement de la Confédération, pas de crédits pour l'achat de munitions ... etc. Et depuis avril de cette année, le DDPS est conduit par un nouveau Conseiller fédéral. Le Zougois et colonel Martin Pfister en entretien avec « Notre Armée de Milice ».
28.10.2025 / Notre Armée de Milice, Jean-Luc Piller
Le 12 mars dernier, vous êtes élu par l'Assemblee fédérale, avec 134 voix, conseiller fédéral. Quelques jours plus tard, vous reprenez la tête du DDPS. Quel a été votre premier sujet de satisfaction? Et, parallèlement peut-être, votre première deception?
Martin Pfister: J' ai ressenti une grande joie de pouvoir apporter man expérience de conseiller d'Etat et de la collégialité d'un exécutif. Et puis je me réjouissais de reprendre le DDPS – (il insiste) oui, vraiment! Je savais que ce département pourrait m'être confié. Un département pour lequel j'ai de grandes affinités. De manière générale, je me sens plus a l'aise dans une caserne que saus la Coupole ... mais aujourd'hui, ici aussi, je me sens pleinement a ma place. Le DDPS correspond bien sûr a mon expérience militaire mais il s'inscrit surtout dans un contexte géopolitique qui constitue un défi majeur. La sécurité sera un enjeu clé de la politique de ces prochaines années. En arrivant au DDPS, j'ai découvert des collaboratrices et collaborateurs engagés et très motivés. Nos défis sont immenses. Une condition préalable importante a l'accomplissement de notre mission est la confiance des milieux politiques et du grand public dans notre travail. Je mets donc I'accent sur ce point. Cela ne concerne pas seulement notre armée, mais aussi dans les autres domaines de la sécurité, au Service de renseignement, dans la Protection de la population ou encore dans le domaine de la cybersécurité.
Le 28 mai dernier, dans le Lötschental, le village de Blatten est presque entièrement détruit par un éboulement de glace et de roches. Très rapidement, l'Armée va engager ses hommes et ses moyens. Opération d' aide en cas de catastrophe réussie – vous le constaterez également par vous-même. Pouvez-vous dire si une opération de défense de notre pays par cette même armée connaîtrait pareille «réussite»?
Blatten a démontré que notre armée est, dans de nombreux domaines, très bien organisée: préparation, disponibilité, intervention, conduite, taut cela fonctionne très bien. Mais il est également clair que nous avons aujourd'hui des lacunes dans nos équipements, parfois même de gros manquements ! Dans l'éventualité d'un engagement en situation de guerre, les ressources en matériel et en munitions seraient insuffisantes. Ces prochaines années, des manquements dans I' alimentation en soldats de notre armée nous menacent. L'armée doit combler son retard en meliere de capacité de défense et son manque en matière d' effectifs.
En d' autres termes peut-être, notre Armée est-elle aujourd'hui prête a faire face aux menaces sécuritaires actuelles ? Survols de drones, cyberattaques, etc ...
Nos besoins sont importants, surtout pour faire face aux menaces aériennes. Cela commence par les avions mais comprend aussi les armes de longue portée sol-air et d’autres systèmes que nous sommes en train d’acquérir, sans oublier la défense contre les drones. Face aux cyberattaques, nous agissons déjà. Notre société moderne est très vulnérable face aux menaces de guerre hybride.
Le DDPS, Ie Conseil fédéral travaillent actuellement à l,élaboration d’une stratégie globale de la sécurité. Mais a voir les réactions de quelques politiciens (épisode de faire sauter les ponts dans notre pays), chaque citoyenne, chaque citoyen se sent I'âme d’un stratège: comment travailler avec autant d’avis fort différents?
Débattre est, selon moi, une bonne chose. Une armée de milice vit de ses citoyennes et de ses citoyens qui pensent avec, qui ont une opinion et qui l’expriment, c’est cela démocratie en Suisse. Et notre politique de sécurité vit aussi de cette démocratie. Je mène très volontiers des discussions autour de la stratégie de politique de sécurité – des dialogues exigeants, mais indispensables! Mais iI est clair aussi que, face à un pareil spectre d’opinions, iI n’est pas toujours simple de définir une ligne, une stratégie commune. Le débat politique doit avoir lieu: mais finalement, nous devons aussi parvenir a une stratégie acceptée par Ie plus grand nombre. Nous devons serrer les rangs, car la situation actuelle l’exige, Ie danger est réel, bien présent, dans notre monde. Notre pays a besoin d’une solution qui lui assure Ie plus haut niveau de sécurité possible.
Dans cette future stratégie globale de la sécurité pour notre pays, quelle sera l’empreinte du Colonel Martin Pfister? Ou alors celle de I’historien et vos souvenirs universitaires fribourgeois?
Les deux! Le colonel est là pour le détail mais nous devons aussi avoir une vue d’ensemble, une stratégie qui s’éléve au-dessus des problèmes et là, c’est le regard de l’historien qui apporte une aide précieuse. Car, au fond, iI en va de I’avenir et nous devons savoir tirer les lecons de l’Histoire. Ma connaissance de l’armée est aussi un atout. Mais je tiens a souligner que j’écoute également très volontiers, car mes connaissances ne sont pas universelles.
Ce printemps, vous avez visité nos troupes en Autriche, à Allensteig lors de leur exercice TRIAS, L’avenir de nos entraînements, et donc de nos cours de répétition, passe-t-il donc par I'étranger?
Dans notre pays, nous ne disposons pas de surfaces d' exercice comparables pour nos grandes unités. La taille du terrain a Allensteig équivaut a celle du Liechtenstein. Nos pouvons entraîner nos troupes et nos systèmes en conduite libre – et pas seulement seien des schémas d'exercices préétablis. Cela permet d'acquerir rapidement une aptitude au combat. De telles surfaces nous sont indispensables. Nos cadres et soldats profitent de ce type d'exercices. Mais comme toujours lors de manœuvres cette ampleur, vous ne pouvez pas entraîner tout le monde avec la même intensité. L'essentiel reste I' exercice dans son ensemble.
En juillet dernier, vous êtes auprès de la Swisscoy au Kosovo. Un engagement de notre pays qui dure maintenant depuis 26 ans. Sa prolongation pourrait aller au-delà de 2026, 2027: est-ce nécessaire et quelles sont les plus-values pour nos soldats, pour nos cadres, pour notre politique étrangère?
Oui, j'en suis convaincu. La promotion de la paix est une mission constitutionnelle de notre armée. La situation demeure instable dans cette région et la Suisse apporte une contribution précieuse a la stabilité. D' autant plus que de très nombreuses personnes originaires de cette région vivent aujourd'hui dans notre pays et y sont intégrées. Ces engagements permettent également à notre armée d'apprendre à travailler dans des situations difflciles et à renforcer la coopération avec d'autres forces armées. Je suis impressionné de constater combien de soldats de milice y assument de grandes responsabilités et fournissent des prestations de qualité fort appréciées.
Ces besoins, qui coûtent, se heurtent aux contraintes budgétaires de plus en plus sévères. Est-ce la quadrature du cercle?
Parfois il est possible de «cadrer le cercle». Notre Parlement a donné des signes positifs: il appartient désormais au DDPS et à I'armée de démontrer ce qui peut être accompli sur la base de ces décisions politiques. Nous devons aussi poursuivre nos discussions face a I'évolution de la situation internationale. De mon côté, je veux que la sécurité de notre pays seit renforcee et je vais m'engager ces prochaines annees sur ce chemin : veiller a ce que notre armee soit suffisamment équipée et qu'elle dispose des munitions nécessaires. Le Parlement a clairement montré son intérêt pour la sécurité. Même si je crois que, dans notre pays, nous n'avons pos encore pleinement mesuré l'ampleur et la manière dont notre monde a évolué.
Entre la planification et la mise en service, il y a un fossé de plusieurs années. Comment donc anticiper sans avoir toujours «une guerre de retard»?
Nous devons raccourcir nos processus d' acquisition – c'est l'idée de notre nouvelle stratégie en matière de politique d'armement. Nous avons besoin de processus d' acquisition plus rapides, en Suisse et qui visent a garantir une diversification des acquisitions et des fournisseurs. Compte tenu de la durée des processus, nous devons faire face, non seulement, aux menaces actuelles mais aussi aux menaces qui paraissent aujourd'hui improbables et pourraient s' avérer les plus dangereuses. Nous devons nous projeter sur les prochaines années et agir de manière préventive. Nous devons également faire attention à une certaine «helvétisation». Certes, nous sommes un pays avec une culture différente de celle d'autres nations. Ce n'est en soi pas une mauvaise chose mais nous ne pouvons pas viser en permanence le perfectionnisme.
Le matériel est un élément, l'être humain un autre – important! La relève de nos troupes et celle de nos cadres est-elle aujourd'hui assurée dans un contexte socio-économique difficile?
Aujourd'hui nous avons sufflsamment de soldats. Mais nous allons connaître ces prochaines années un problème avec l'alimentation de notre armée. Nous avons actuellement trop de citoyens qui n'accomplissent pas leur service ou qui optent pour le service civil. Notre défi est clair : rendre notre armée aussi attractive que possible, capable de fidéliser ses soldats tout au long de leur carrière. Un autre défi consiste à attirer davantage de femmes.
Et qu'en est-il de la présence des femmes? L'objectif fixé ne semble, de loin, pas atteint. Comment faire? Comment convaincre?
Notre armée profite de la présence de femmes, non seulement en matière d'effectifs mais aussi par l'enrichissement culturel et humain qu'elles apportent dans les rangs.
Le 30 novembre prochain, le peuple est appelé a se prononcer sur l'initiative pour «une Suisse qui s'engage», le service citoyen. Le Conseil fédéral n'en veut pas: et pourtant, ne serait-ce pas un outil pour renforcer la cohésion nationale, pour stimuler la résilience de nos concitoyennes et concitoyens?
Sur le principe, l'idée est intéressante: permettre à chacune et a chacun d'apporter sa contribution à la communauté. Mais l'initiative rate sa cible. Elle prévoit un nombre de soldats dont nous n'avons pas besoin et, sur un plan financier, elle va lourdement peser sur les budgets de la Confédération, des cantons comme sur ceux des entreprises privées. Aujourd'hui nos moyens doivent être concentrés sur les besoins de l'armée et de la Protection civile. Le Service civil est un service de remplacement pour les citoyens qui, pour des raisons de conscience, ntoyens qui, ne peuvent pas accomplir leur service militaire.
De manière plus générale, les médias, les réseaux sociaux sont-ils un appui ou un obstacle aux activités du DDPS et de l'Armée?
En Suisse, nous sommes profondément attachés a notre démocratie. Et notre Armée en est la garante. Les médias jouent, eux aussi, un rôle important dans notre démocratie: je serais donc le dernier à critiquer les médias qui adopteraient une attitude critique. Mais bien sûr, je me réjouis que les médias apportent leur contribution en matière de préparation à la défense de notre population.

