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InformationsPublié le 27 mai 2025

«Ma priorité est de rétablir la confiance»

Martin Pfister, conseiller fédéral en charge de la Défense, donne son premier entretien de ministre au «Temps». Pressé, il n’a pas voulu attendre cent jours pour évoquer ses priorités.

27.05.2025 / Le Temps, Annick Chevillot et Yan Pauchard

Traditionnellement, les conseillers fédéraux attendent 100 jours pour communiquer. Ce lundi, ça fait seulement 56 jours que vous êtes entré en fonction. Pourquoi prendre la parole publiquement aussi vite?
Martin Pfister: J’ai décidé d’avancer la communication des 100 jours, car nous n’avons pas le temps d’attendre. Il y a beaucoup de défis à relever le plus rapidement possible. Le plus important, c’est la situation sécuritaire actuelle en Europe. On doit s’y préparer et il faut commencer immédiatement. Les projets d’armement sont complexes et demandent du temps.

Ces derniers mois, le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS) a été secoué par plusieurs crises. De nombreuses voix souhaitent que vous y fassiez le ménage. Partagez-vous ce constat?
Mon souci principal, c’est la perte de confiance envers notre département. Ma priorité est donc de la rétablir. C’est dans cette optique que j’ai décidé de créer une nouvelle division au sein du secrétariat général, menée par Robert Scheidegger, qui vient du Contrôle fédéral des finances (CDF). Il connaît bien notre département. Il est donc au courant de nos grands projets. L’objectif est de pouvoir rassembler les prioritaires pour les traiter de manière rapide et efficace. C’est important pour regagner la confiance du Parlement, notamment.

Est-ce une manière de répondre aux critiques de la délégation des finances du Parlement qui avait fait part de ses inquiétudes sur l’état d’avancement des projets d’armement?
Il y a un lien. Mais il faut aussi reconnaître qu’il y a beaucoup de projets très complexes au sein du département. Des ajustements ont parfois été nécessaires, ce qui a eu des répercussions sur les budgets. Des décisions importantes ont été prises par ma prédécesseure afin d’améliorer durablement la situation.

Votre expérience de colonel représente-t-elle un atout pour la prise en main du département?
Absolument, c’est clairement un atout. Avec les officiers, nous parlons la même langue. Avoir fait partie du système m’aide aussi à le comprendre et à en identifier les problèmes. Il n’en reste pas moins que l’armée doit relever de gros défis, notamment en termes de personnel. Nous devons maintenant choisir un nouveau chef de l’armée. Avant de créer une commission de sélection pour ce poste, j’ai voulu mener des discussions au sein de l’armée. Nous avons lancé des réflexions pour revoir l’organisation de sa direction, afin de la préparer à faire face rapidement à la menace d’une guerre conventionnelle ou hybride. Nous devons être capables de passer rapidement d’un système normal à un système d’alerte plus élevée.

Quel profil doit avoir le nouveau chef de l’armée?
Il est double. D’un côté, il doit être une figure inspirante et être fort à l’interne dans la conduite de l’armée. Cet aspect est prioritaire. Mais il devra aussi comprendre le processus de décision politique et savoir communiquer avec les médias et le Parlement.

Pourriez-vous imaginer une cheffe?
C’est possible. Il y a une femme dans l’état-major général. Mais il y a aussi une cinquantaine d’autres candidats potentiels. Il y a donc quand même de fortes probabilités que le choix se porte sur un homme.

Après un Alémanique, ce sera le tour d’un Romand?
L’important est de trouver la personne la plus compétente. Si un Romand est prêt pour le poste, je me ferai un plaisir de le nommer. Je suis conscient de l’importance de renforcer l’ancrage romand au département. L’une de mes deux collaboratrices vient de Suisse romande (la diplomate fribourgeoise Valériane Michel, ndlr). Par ce choix, je voulais pouvoir compter sur une personne de langue maternelle française à mes côtés afin d’avoir un lien direct avec la culture francophone.

La zone grise entre paix et guerre est marquée par une escalade des conflits hybrides.

Vous avez pris le temps de la réflexion pour la succession du chef de l’armée. En revanche, vous avez été très rapide pour celle du chef du Service du renseignement de la Confédération (SRC). Pourquoi?
Thomas Süssli quitte ses fonctions à l’armée après six ans. Sa succession suit donc un processus normal. Au SRC, la situation est différente. Nous devons très vite trouver un nouveau chef et régler les problèmes internes liés à l’insatisfaction des collaborateurs. C’est prioritaire pour moi. Le SRC est essentiel: c’est notre œil sur l’Europe et le monde. Nous avons aussi lancé un processus de transformation au SRC. Une mission qu’accompagne le secrétariat général du DDPS avec le suppléant du secrétaire général.

Une des questions brûlantes demeure l’achat du F-35. Compte tenu de la politique de l’administration Trump, des voix s’élèvent pour qu’on tire la prise et qu’on achète des avions à nos partenaires européens. Quel est votre avis?
(Long silence) Ce sujet m’a occupé dès mon entrée en fonction début avril. J’ai d’abord voulu comprendre le projet Air2030 (programme stratégique des forces aériennes qui vise notamment l’achat des F-35 américains, d’un système de défense sol-air de longue portée, ainsi que le projet Radar et du système de conduite des forces aériennes C2Air, ndlr) et j’ai eu plusieurs échanges sur ce thème. Je suis convaincu que le F-35 est le meilleur avion pour la Suisse. Nous n’avons de toute manière pas le temps de changer de fusil d’épaule: en 2030, nos F/A-18 arriveront en fin de vie. Il nous faut donc poursuivre dans cette voie. De plus, plusieurs pays européens dont nos voisins allemands et italiens ont également acheté ces avions de combat. C’est un aspect important par exemple pour la collaboration dans le domaine de la police aérienne et la surveillance de notre espace aérien.

Parmi les autres dossiers urgents sur votre bureau, il y a encore les dysfonctionnements au sein de l’entreprise d’armement RUAG. Qu’avez-vous déjà pu mettre en place?
La confiance est un élément central pour la politique de sécurité. Celle autour de RUAG a été ébranlée. Ce problème doit être réglé rapidement car RUAG joue un rôle crucial comme centre de compétences pour les nouveaux systèmes. Le Conseil fédéral a pris connaissance fin avril du rapport annuel sur les objectifs stratégiques de RUAG. Et le gouvernement attend du conseil d’administration de RUAG MRO qu’il remédie rapidement et durablement aux lacunes constatées. Ce sont des lacunes qui ont aussi été mises en évidence par les commissions des finances et de gestion du Parlement. J’ai confiance dans la capacité de la nouvelle direction, en premier lieu le président du Conseil d’administration Jürg Rötheli et le directeur Ralph Müller, pour changer la culture d’entreprises. Mais tout n’est de loin pas réglé. Il y a encore des incertitudes, notamment en ce qui concerne l’enquête toujours ouverte sur un ancien collaborateur pour soupçon de corruption (dans le cadre de la vente d’anciens chars, ndlr.).

Avant votre élection, vous plaidiez pour une bonne collaboration entre la Suisse et l’OTAN. Y êtes-vous toujours favorable?
En fait, la bonne collaboration ne doit pas s’arrêter aux seuls membres de l’OTAN. Elle doit inclure tous nos voisins, dont l’Autriche, qui ne fait pas partie de cette alliance militaire. Je suis récemment allé dans ce pays pour des exercices militaires conjoints (l’exerciceTRIAS 25, ndlr). La situation pour s’y entraîner est bien meilleure. Je me suis retrouvé à Allensteig, une place d’arme dix fois plus grande que la plus grande place d’arme suisse, à savoir celle de Bure dans le Jura. Pour autant, je ne suis pas favorable à une adhésion à l’OTAN. Travailler avec cette organisation est indispensable, afin que l’armée puisse renforcer sa capacité de défense. Notre armée doit s’entraîner avec les forces de l’OTAN et avec nos voisins. Il en va de la sécurité sur l’ensemble du continent, dont la Suisse fait partie.

C'est un chemin très suisse ça: collaborer sans être membre...
La Suisse est un pays neutre qui ne peut pas s’inscrire dans une alliance militaire. Cela posé, le pays a tout de même besoin de sécurité. Ce qui n’est pas envisageable sans collaboration. Je vous donne un exemple: la protection de notre espace aérien. Elle passe par une bonne coopération avec nos voisins.

Les tensions géopolitiques actuelles semblentvous inquiéter particulièrement.
C’est le cas. Les tensions et les risques sécuritaires pour les cinq prochaines années sont préoccupants. Les services de renseignements en Europe sont assez clairs: le risque d’une guerre sur le continent ces cinq prochaines années augmente. Dans ce contexte instable, la Suisse doit se préparer à cette menace. Nous devons être capables de nous défendre. La Suisse doit avoir les moyens de sa défense.

Les menaces hybrides prennent aussi de l'ampleur avec 63 000 cyberattaques recensées en 2024 en Suisse. Est-ce inquiétant?
Oui. Les systèmes critiques du pays subissent régulièrement des attaques. Nous l’avons encore vu avec les nombreuses cyberattaques durant la semaine de l’Eurovision à Bâle. Nous observons une recrudescence des activités d’influence, de désinformation et d’espionnage. La zone grise entre paix et guerre est marquée par cette escalade des conflits hybrides. En Europe, cette confrontation est déjà une réalité, et la Suisse n’est pas épargnée. Elle doit nous pousser à nous préparer rapidement aux menaces les plus graves.

De quelles menaces parlez-vous?
D’une escalade de la guerre en Europe, y compris avec des moyens conventionnels. L’industrie, notamment en Russie, se prépare déjà à la guerre de demain. Nous devons, nous aussi, nous y préparer. Et vite. Il est avant tout urgent de développer la capacité de défense de l’armée. Dans notre stratégie de politique de sécurité, nous sommes en train d’évaluer l’utilisation d’une expression qui avait disparu de notre vocabulaire depuis la guerre froide: dissuasion militaire. Termes qui impliquent des actions de notre part. Comprenez-moi bien: je ne souhaite pas un conflit armé. Mais pour conserver la paix, il faut impérativement se préparer à la guerre.

La défense et la sécurité sont au cœur de vos 56 premiers jours. Pourtant, l'urgence actuelle avec les intempéries en Valais, la situation à Blatten, c'est la protection de la population qui occupe une partie de vos services. L'engagement de l'armée dans ces situations est-il moins important?
La protection de la population demeure importante. Le rôle de l’armée de milice, dans ce genre de catastrophe, est primordial. Cela renforce le lien avec les populations touchées et la confiance aussi. Cela dit, la capacité de défense est notre priorité actuellement. Les choses ont changé et la situation géopolitique instable impose cette évolution.