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InformationsPublié le 5 décembre 2021

«Je ne veux pas commander mais convaincre»

Trois ans, jour pour jour, après son élection du 5 décembre 2018, la Valaisanne revient sur son parcours de conseillère fédérale et de première femme à la tête de l’armée.

 

Le Matin Dimanche / Ariane Dayer

Madame la conseillère fédérale, vous dansez hyperbien, où avez-vous appris?
Avec des amis, quand j’étais au collège. On sortait souvent le week-end, c’est comme ça qu’on a appris.

Vous le faites encore?
Je n’ai malheureusement plus assez de temps. Le week-end, je préfère rester à la maison et me ressourcer.

Les images de vous pendant ces trois ans de règne sont souvent très joyeuses, vous dansez, vous riez beaucoup. Ça rend heureuse d’être conseillère fédérale?
Oui, j’aime cette fonction, elle est très intéressante. Je suis quelqu’un qui n’aime pas la routine. À ce poste, on a tous les jours de nouveaux enjeux, de nouveaux projets, des solutions à trouver avec d’autres. J’ai vraiment beaucoup de plaisir.

En tant que conseillère fédérale, avezvous vraiment du pouvoir?
J’aime faire bouger les choses, créer, trouver des solutions et cette fonction me donne ces possibilités.

Je vous dis pouvoir, vous répondez possibilité. C’est très féminin, ça…
Le pouvoir dans le sens de changer des choses, j’aime beaucoup. Ce que je n’aime pas, c’est l’abus de pouvoir.

Vous avez dirigé Brigue pendant dix ans. Plusieurs conseillers fédéraux ont dit qu’on a plus de pouvoir dans la gestion d’une ville qu’au Conseil fédéral. Est-ce vrai?
Dans une ville, c’est plus direct. On est en contact avec les gens. À Brigue, on n’avait pas de Conseil général, juste l’Assemblée primaire. Ça allait beaucoup plus vite et on avait plus d’influence, c’est vrai. Mais le Conseil fédéral est un Exécutif, on y a du pouvoir. Il faut respecter les lois, la collégialité, mais on a des possibilités. On ne peut pas changer le monde, mais on peut faire bouger les choses.

À quel moment, depuis trois ans, vous êtes-vous dit: là, j’ai fait la différence, j’ai changé les choses?
Au sein de mon département dans deux domaines: le climat et les femmes. La charte pour l’environnement, les plans d’action pour l’énergie et pour la biodiversité sont des nouveautés. Côté féminin, j’ai créé un service pour la promotion des femmes. J’ai pu nommer la première femme divisionnaire, la première femme à la tête d’un Office fédéral du DDPS et la première présidente de la société de participation financière RUAG. J’ai aussi encouragé la création de réseaux. Les femmes au sein de l’armée ont lancé l’association Femmes en tenue de camouflage, en me nommant d’ailleurs membre d’honneur, ce qui m’a fait plaisir.

Si vous étiez une conseillère fédérale socialiste, on vous aurait laissé moins de place pour donner ces accents féministes et écologiques. Cela vous aide d’être du Centre, vous braquez moins les opposants?
Mon style, c’est de discuter avec les gens, leur expliquer pourquoi je fais les choses. Même si on est au Département de la défense, je ne veux pas commander mais convaincre.

N’est-ce pas du marketing de faire croire que l’armée peut être féministe et écolo: l’armée, ça tire, ça fait du bruit et ça pollue?
Pas du tout. La première tâche de l’armée reste bien sûr de garantir la sécurité de la population. C’est son rôle et il est important. Mais si on peut le faire en agissant pour le climat, il faut utiliser cette opportunité.

Mais on vous entend plus sur les femmes et sur l’écologie que sur les djihadistes?
Le Service de renseignement travaille sur le thème des djihadistes mais je ne peux pas donner de détails. Le SRC est un instrument important. Grâce à leurs informations, les autorités compétentes peuvent prendre des décisions importantes.

Votre plus grand souci sécuritaire sur la Suisse?
Ce sont les cyber-menaces sur les infrastructures notamment, mais aussi le terrorisme. Le climat impacte aussi les questions de sécurité. Il suffit de voir l’effet des inondations, par exemple, sur les cantons alpins.

Êtes-vous plus respectée depuis que vous avez viré le chef des renseignements? Désormais vous faites peur?
Je ne l’ai pas viré. Nous avons trouvé un accord. Et d’ailleurs, je ne veux pas qu’on ait peur de moi, juste qu’on respecte mon travail.

Vous êtes la première femme à la tête de l’armée. Avez-vous dû faire quelque chose de particulier pour être crédible?
Je ne sais pas si ça a été plus facile pour mes prédécesseurs. Le plus important, c’est de connaître les dossiers et d’avoir une communication claire, transparente et d’être fiable. Je veux qu’on puisse compter sur moi. On peut ne pas être du même avis, on discute, mais quand je dis oui ou non, je m’y tiens.

Les officiers vous ont-ils bizutée à votre arrivée?
Non. Mais peut-être que ça a eu lieu et que je ne l’ai pas vu.

Saviez-vous lire les grades sur les uniformes?
Non, pas vraiment.

Aujourd’hui, vous savez?
De mieux en mieux. Mais pour moi, ce qui est important, ce n’est pas le grade mais la personne.

Pas sûr que les officiers pensent comme vous.
Oh, je constate qu’ils sont très contents quand on les traite comme des personnes qui ont un rôle important à jouer dans le département et pour la sécurité de la Suisse.

Quel est le moment de ces trois ans qui vous a rendu le plus heureuse?
Difficile de choisir, il y a eu plusieurs occasions. Ce qui m’a peut-être le plus marquée, c’est à mon arrivée. On m’a donné le dossier de l’achat des avions de combat et on m’a dit qu’il fallait l’amener tel quel au Conseil fédéral. J’ai répondu que je voulais d’abord l’étudier et me faire ma propre conviction. Cette idée a tout d’abord inquiété les gens qui travaillaient sur le dossier depuis plusieurs années. Surtout quand j’ai ajouté que je voulais avoir l’avis d’une personnalité externe au département, qui était l’astronaute Claude Nicollier. Les gens étaient nerveux. Ils ne me connaissaient pas et craignaient que je veuille tout arrêter. Je me souviens alors d’une séance, au bout d’un mois, où j’ai senti qu’ils avaient compris ma démarche. Là, j’ai senti leur confiance. C’était un moment super.

Le moment le plus difficile?
C’est bien sûr lorsqu’il y a des accidents dans l’armée avec des blessés ou même des décès. Un autre moment difficile a été la décision de mobiliser l’armée pour soutenir les hôpitaux dans la pandémie de Covid-19. Je savais que ça impliquait de retirer des personnes de l’économie mais aussi de leur demander de quitter leurs familles et de prendre le risque d’être contaminées. Au début de la pandémie, on connaissait encore mal le virus, c’était difficile.

Et le moment le plus drôle?
En juin dernier, je devais donner le départ du Tour de Suisse féminin à Frauenfeld. On m’avait bien expliqué qu’il fallait attendre le coup du canon à dix pour abaisser le drapeau. J’étais très concentrée pour ne pas rater le moment mais le canon a tiré à 6, j’ai alors sursauté comme jamais, tout est sur vidéo…

Jusque-là votre bilan est positif, avec des victoires politiques et une image à la fois féministe et écologiste. Est-ce à dire que les sceptiques du départ qui vous traitaient de «notable de Brigue» vous ont sous-estimée?
Je ne sais pas. J’ai toujours aimé faire mon travail, dans toutes mes fonctions. Je ne cherche pas la tribune, je veux juste faire un bon travail.

Passer au Conseil fédéral ne vous a pas donné envie de changer de style, de devenir un peu plus lyrique?
Je ne veux pas changer ma personnalité. C’est moi, je suis comme ça. Il n’y a pas de raison que je change à cause de ma fonction.

Diriger l’armée dans un pays qui ne fait jamais la guerre, n’est-ce pas absurde?
Non, je ne pense pas. La sécurité est très importante pour le pays. Sans elle, on n’a pas de stabilité, l’économie ne fonctionne pas, donc on ne peut pas faire du social. L’armée n’est pas uniquement là pour défendre le pays en temps de guerre. Regardez le rôle qu’elle a joué lors des dernières inondations ou pendant la pandémie, en soutenant le système sanitaire.

Dans les mois qui viennent, vous allez tout de même mettre votre réputation politique en danger pour des avions qu’on n’utilisera pas?
On les utilise tous les jours!

Juste pour exercer une surveillance pas très convaincante?
Pas du tout. Les avions sont engagés 24 h/24 dans un service de police aérienne. On ne pourrait jamais avoir des conférences internationales à Genève ou à Davos sans les avions, les pilotes et les forces aériennes. Il faut être capable de surveiller l’espace aérien pour que les règles y soient respectées. On doit pouvoir le faire tous les jours. Et s’il y a une crise, même dans un pays plus lointain, nous devons pouvoir garantir que personne ne traverse notre espace aérien sans notre autorisation, sinon on peut être engagé dans le conflit, c’est très important.

La prochaine échéance sur l’avion de combat risque d’être difficile, c’est là que ça va se gâter et sonner la fin de votre état de grâce?
La première votation sur l’avion de combat a représenté beaucoup de travail pour informer la population sur la nécessité des avions. Le nouveau vote risque d’être encore plus dur. Mais on a tous les arguments de notre côté. J’ai beaucoup travaillé sur le processus d’acquisition pour qu’il soit le plus transparent possible. Et il est important maintenant de bien l’expliquer.

Petite, vous aviez un poster de Bernhard Russi dans votre chambre. Pensez-vous que quelqu’un a le vôtre aujourd’hui?
Non, je ne pense pas.

Y a-t-il des petites filles à qui vous donnez envie de faire de la politique?
Je reçois de temps en temps des lettres de filles qui me disent: «C’est bien ce que vous faites. Moi aussi j’aimerais faire de la politique.» Ou «moi aussi j’aimerais être pilote de chasse». Ça me fait vraiment plaisir.

Le Forum de Davos va s’ouvrir en janvier. Est-ce vrai que c’est vous qui avez le pouvoir de décider d’abattre un avion menaçant?
Oui, c’est mon rôle de cheffe de l’armée de prendre cette décision. Vous avez toujours un officier à côté de vous jour et nuit? Deux officiers, pour être précise.

Alors vous êtes comme Obama, cheffe opérationnelle de l’armée?
Non, c’est une décision politique de tirer, ou non, sur un avion. Donc c’est la personne à la tête du Département qui doit décider. C’est un pouvoir que je peux aussi déléguer au chef des forces aériennes lorsqu’il s’agit d’un événement d’un jour comme lors du sommet Biden-Poutine à Genève. Mais puisque le Forum de Davos se tient sur une semaine, c’est à moi que la décision incombe.

Ils ont un dispositif comme la valise nucléaire?
Non, un ordinateur connecté au centre opérationnel.

Donc ils peuvent vous réveiller la nuit en vous disant: «Madame la conseillère fédérale, est-ce qu’on tire?»
Oui.

Avez-vous été formée pour ça?
Bien sûr. C’est un processus très précis, avec des critères spécifiques en fonction de la situation. Avant cela, il y a aussi des appels radios ou une observation en vol par les forces aériennes pour comprendre ce qui se passe, d’où l’utilité d’avoir des avions de combat.

Ça vous tente, de prendre cette décision?
Pas du tout. Mais si je le dois, je le ferai.