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« Nous ne nous attendons pas à une 3e guerre mondiale »

Pälvi Pulli, cheffe de la Politique de sécurité du DDPS, s'exprime dans « 24 heures » sur la guerre en Ukraine.

24.06.2022 | 24 heures

Pälvi Pulli, cheffe de la Politique de sécurité du DDPS. © Keystone-SDA

 

Interview: Lise Bailat

Dormez-vous mal depuis le 24 février?
Le travail est devenu beaucoup plus intense. Souvent, dans la politique de sécurité, on fait de la prospection, on analyse les menaces. Aujourd’hui, c’est réel, et cela se manifeste au quotidien. Beaucoup de projets sont devenus très urgents. Mais le plus important est de garder la tête froide et d’analyser ce que cette menace signifie pour la Suisse et quelles conséquences il faut en tirer.

Quelques jours avant le début de la guerre, vous étiez à Munich à la Conférence sur la sécurité. Il y avait le président Volodymyr Zelensky. Quelle était l’ambiance?
L’ambiance était très lourde. Il y avait déjà des menaces et des ultimatums de Vladimir Poutine. Mais je pense que tous les Européens, y compris les Suisses, ont voulu croire et espérer jusqu’à la fin qu’il s’agissait d’un bluff. Tout le monde s’est trompé, malheureusement. Cela dit, pour le président Zelensky, il y avait urgence. C’était palpable, on sentait dans l’air que quelque chose allait se passer les jours suivants.

Aujourd’hui, la menace russe sur la Lituanie, par rapport à l’enclave de Kaliningrad, c’est du bluff ou un vrai risque d’escalade?
On ne le saura que par après! Mais je pense que les deux côtés, la Russie comme les pays de l’OTAN, dont la Lituanie, n’ont pas intérêt à une escalade du conflit. Tout est mis en œuvre pour calmer le jeu.

Des deux côtés, on fait bien attention à ne pas définir de lignes rouges de manière exacte, ce qui est très prudent. Cela évite de faire monter la pression.

Le scénario d’une troisième guerre mondiale fait-il partie de vos analyses?
Il y a toujours des possibilités, bien que très minces, qu’une troisième guerre mondiale éclate, mais il faudrait d’abord une escalade significative du conflit, à savoir l’entrée de l’OTAN dans le conflit armé, une provocation massive de la part de la Russie ou peut-être l’emploi d’armes de destruction massive. Des deux côtés, on fait bien attention à ne pas définir de lignes rouges de manière exacte, ce qui est très prudent. Cela évite de faire monter la pression. Vu les intérêts des deux côtés, nous ne nous attendons pas, pour l’instant, à une escalade du conflit.

Qu’est-ce que cette guerre change pour la Suisse? Estelle mieux protégée parce que l’OTAN se remobilise, comme le dit la gauche? Ou doit-elle se réarmer, comme le dit la droite?
Les deux avis contiennent une part de vérité. Nous sommes entourés par des démocraties stables et prospères, dont plusieurs membres de l’OTAN. Nous sommes donc dans une situation géographique extrêmement favorable par comparaison avec les pays nordiques ou les pays Baltes. Toujours est-il que l’on s’attend, dans les années à venir, à une détérioration durable de la situation sécuritaire et des relations avec la Russie. Et la Suisse doit réfléchir, dans ce nouveau contexte, à la manière d’améliorer sa sécurité et de contribuer à celle du continent européen. Nous coopérons depuis longtemps avec différents partenaires. Nous étudions plusieurs pistes pour élargir et approfondir cette coopération tout en restant neutres, sans adhésion à l’OTAN. Mais la coopération présuppose que la Suisse fasse aussi ses devoirs et investisse suffisamment dans sa propre défense.

La Suisse doit réfléchir à la manière d’améliorer sa sécurité et de contribuer à celle du continent européen.

Vous êtes Suissesse et Finlandaise. La Finlande, pays neutre, veut désormais adhérer à l’OTAN. C’est un choc pour vous?
Non, la situation des pays nordiques est très différente, de par leur voisin imprévisible et puissant. Pendant des décennies, la Finlande a essayé de trouver un modus vivendi avec la Russie. Avec la guerre en Ukraine et l’ultimatum russe selon lequel l’OTAN ne pouvait pas s’élargir davantage, je crois que cela a provoqué un déclic dans les pays nordiques. Il est difficile pour ces pays de se laisser dicter leurs choix politiques par une grande puissance voisine. Cela a visiblement produit un changement de mentalité. Mais il est aussi vrai que les pays nordiques, surtout depuis l’invasion de la Crimée en 2014, collaborent déjà bien plus étroitement avec l’OTAN que la Suisse. Le pas vers l’adhésion n’est plus énorme.

Pour la Suisse, collaborer davantage avec l’OTAN, cela passe par quoi?
Plusieurs possibilités existent. Aujourd’hui, nous avons déjà des coopérations dans les domaines de l’entraînement et de la formation et participons même à des exercices. Nous faisons aussi partie de multiples groupes de travail, par exemple sur le cyber ou sur la protection de la population. Nous analysons la coopération des pays nordiques et de l’Autriche. Une fois que le Conseil fédéral aura traité du rapport que nous préparons pour l’automne sur les différentes pistes possibles en matière de coopération, nous parlerons avec nos partenaires. La coopération est devenue plus importante encore avec la guerre en Ukraine.

À terme, l’armée suisse aura 2 milliards de francs de plus par an pour ses achats. Pour faire quoi? Cela reste flou.
Les planifications existent et sont solides, à notre avis, car nous avons tenu compte, ces dernières années déjà, de la menace d’un conflit armé. L’armée a produit des rapports spécifiques sur l’avenir des forces aériennes et des forces terrestres, ainsi que sur le cyber. Ce sont des bases récentes sur lesquelles s’appuient des projets d’acquisition concrets, comme l’avion de combat ou le système de défense solair de moyenne portée. Avec un budget de défense plus élevé, nous pourrons avancer plus rapidement avec certaines acquisitions importantes qui ont dû être décalées dans le temps, faute de moyens. Selon notre première analyse des conséquences de la guerre en Ukraine, les directions prévues dans les trois domaines que j’ai cités sont tout à fait pertinentes.

Le Conseil fédéral va aussi se presser pour acheter les avions de combat F-35. La main sur le cœur, vous promettez qu’on n’aura pas de mauvaises surprises?
(Elle rit.) Je ne peux évidemment rien vous promettre. Par contre, je peux affirmer que nous avons une très grande confiance dans les capacités de cet avion. Seize pays en tout, dont neuf européens, ont fait le choix du même avion, les plus récents étant la Finlande, l’Allemagne et le Canada. Avec l’introduction d’un système de nouvelle génération, les débuts sont toujours difficiles. Mais les problèmes ont été réglés au fur et à mesure. Quand le premier avion sera livré en Suisse en 2027, ils seront résolus. Nous avons une grande confiance en le gouvernement américain avec qui nous avons signé le contrat. Il a, lui aussi, intérêt à baisser les coûts et avoir un système performant.


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